Vivre le pinceau à la main,
comme une épée au bout du bras.
Un chevalier de la barbouille
qui peint, peint et repeint
qui se coltine avec le rien
et qui parfois le touche,
ou pas.
Oui, c’est une bonne idée.
Du coup, j’attends. J’attends. J’attends.
Ah, la salope, elle ne dit plus rien.
Ce qu’il y a de curieux, au bout du bout, c’est à quel point une explication n’explique rien.
Je veux écrire un texte de présentation.
Personne ne lit ce genre de chose, bien entendu. Tout le monde sait à quel point ces phrases vous embrouillent au lieu d’éclairer, mais j’y tiens quand même, pour avoir autre chose à répondre qu’un vague bredouillis au cas où quelqu’un me poserait des questions. C’est la raison pour laquelle je n’arrête pas de recommencer. Toujours le principal m’échappe. Sous la pression impatiente de ma volonté, l’idée fragile se fragmente comme une bille de mercure en idées plus petites mais tout aussi insaisissables.
Quoique j’écrive, ce n’est jamais ça.
J’en bave, vraiment. Des pages et des pages aux lignes raturées. Je veux tout dire parce que tout se tient. Je souhaite parler à la fois du rôle de l’action, de l’expérimentation, de ce curieux principe d’incertitude qui en varie le cours, du rôle quasi mystique de la nuance, mais ce que je veux par dessus tout, j’y mets un point d’honneur, c’est être compréhensible.
Cela avait pourtant bien commencé. Oui, soupirais-je en relisant cette phrase.
Assis devant ma feuille, dans le calme de l’atelier, les premiers mots m’étaient venus sans effort : » Fait-on de la peinture parce qu’on a quelque chose à dire ? Avais-je écrit d’un trait avant d’ajouter : une telle question me laisse sans voix. «
Et c’était bien le problème. Il me semblait déjà avoir tout exprimé. L’ennui, c’était qu’un texte d’introduction d’à peine deux lignes ne faisait pas sérieux. Alors, devant le refus obstiné de mon cerveau à poursuivre dans cette veine, je décidais de changer l’approche : » Me donner à fond. Peindre de toutes mes forces. Depuis le temps que j’entends les sportifs parler de « ressources intérieures », n’est-il pas temps que j’explore les miennes? «
Voilà qui était bien trouvé.Un bon début, me félicitais-je avant de constater que, là encore, la suite ne venait pas. Trois cigarettes et de nombreuses ratures plus tard, j’abandonnais cette nouvelle piste et j’en cherchais une autre plus facile à développer. Celle ci se présenta alors que je respirais à fond pour me décontracter : « Lâcher prise. Se laisser aller. La voie de la facilité se révèle un chemin très difficile. Je n’aurais jamais cru. »
Et à ce propos, cela finissait par faire beaucoup de choses que je n’aurais jamais cru. Surtout si, repensant à ma vie, je les mettais bout à bout. Biffant encore une fois ce que j’avais écrit, je décidais de me concentrer uniquement sur le thème de la peinture. Et ma façon de procéder. Cela donna :
« Le flou du geste est ici une vertu. il exprime le désir qui veut et ne veut pas, soupire après ceci aussi bien que cela et pour lequel tout choix est une déchirure. Le véritable sujet du tableau ce n’est pas l’image, mais les innombrables petits évènements picturaux, qui sont…qui sont… »
Qui sont quoi, nom de dieu? Que tout cela est pénible. Le coude sur la table, je me comprime le haut du crâne en appuyant fortement avec mes doigts.
Mais non, je ne suis pas fou.
Oui, je porte en ce moment des lunettes de ski, jaune, modèle anti-brouillard, tandis que je peins dans mon atelier. Mais je ne suis pas fou. Du tout.
La chose s’explique simplement : ces derniers temps, j’éprouve quelques difficultés à voir les choses telle qu’elles sont. J’ai des doutes. Je change sans arrêt d’avis. Par exemple, mon travail est-il bon ou pas ?
Alors, aujourd’hui, je tente une expérience. Je souhaite… comment dit-on déjà ? Oui, c’est ça : changer mon rapport au monde.
Ca tombe bien, c’est le principe de l’Art Contemporain. L’Art Contemporain change notre rapport au monde – c’est écrit dans tous les catalogues – et ça veut dire qu’après une exposition, on ne le voit plus de la même façon. Le monde, je veux dire.
Ce matin j’ai donc laissé de coté la peinture de la veille et j’en ai commencé une autre. Cela fait deux heures maintenant que je travaille dessus, que je m’efforce de penser et d’agir normalement tout en sachant qu’en raison des lunettes, tout ce que je vois est faux. Je fais ça pour voir ce que ça donne. Si ça change effectivement quelque chose.
L’affaire, vous le voyez, est plus censée qu’il n’y parait. Avec ce simple appareillage, accessible à tous, je teste un « appareil optique à coefficient stable » avec lequel, certes, le blanc se transforme en jaune, le bleu en vert et le rouge en orange, mais avec une régularité tout à fait réconfortante. Ce qui est un progrès. Indéniablement.
Hélas, très vite je dois déchanter. Au bout de dix minutes, stupéfait, je constate que mon cerveau s’est habitué et l’évier dans lequel barbotent mes pinceaux, la bibliothèque, la peinture, le radiateur, tout, absolument tout, me semble exactement comme d’habitude, c’est à dire ni plus ni moins jaune que d’ordinaire.
Je trouve décourageante cette abominable faculté que nous avons de nous adapter à tout et à n’importe quoi, en fait. De ne même plus remarquer à quel point notre vision du monde est fausse. Cela explique beaucoup de choses à mon avis. Un avis que je ne tiens pourtant pas à développer, devinant à quel point il est implacable, désespérant, moche, capable d’attiser une colère en moi déjà proche de son niveau d’alerte.
Ce que je dois à la vie et aux circonstances s’est souvent révélé plus riche, plus fécond, que tout ce que j’ai voulu par moi même.
Ca fait que je comprends un peu mieux ce que voulait dire Héraclite :
« Ils ne voient pas comment ce qui s’oppose à eux en réalité s’accorde. »
Souvent je peins pour la beauté du geste, sans attendre de résultat. C’est presque un acte de foi :
j’y vais et je vois